JOURNAL D'UN FOU DE HAÏKU
Points de vue - Chapitre 1

 L'HISTOIRE DU CORMORAN NOIR DU LAC


Début Avril 2024, je me promenais avec mon chien autour du lac près de chez moi et je vis tout à coup une scène stupéfiante, que certainement personne d'autre n'avait vue, car à part deux ou trois pêcheurs beaucoup plus loin, le vent froid n'invitait pas à la promenade.
 
A une trentaine de mètres de la berge, en plein milieu de l'anse du fond du lac où se trouve la bonde,  une petit tête noire sortait soudainement de l'eau.
Elle restait dans une sorte d'immobilité, le reste du corps non visible et caché sous l'eau.
Comme je n'ai pas mal d'imagination, j'eûs aussitôt la pensée fugitive  d'un petit monstre préhistorique, ces monstres du lochness et,  je l'avoue, je suis assez myope...
A ma décharge, bien que le chemin de promenade soit proche de la berge, la petite tête de l'animal était bien à une bonne trentaine de mètres et malgré un ciel gris,   la lumière du soleil voilé,  tout cela créait une sorte de halo entourant les arbres, les objets vivants ou non, rendant une  perception floue des détails.

Dans cette clarté brumeuse, je reconnus la tête d'un cormoran, montée sur sa courte encolure. Je ne suis pas un ornithologue chevronné, cependant j'avais entendu parlé de ces terribles oiseaux qui font des ravages dans les étangs.

Je plissais les yeux, pour faire une mise au point sur la bête et je vis un petit poisson coincé dans son bec, bien en travers et pendant de chaque côté.
Le poisson qui devait être un gardon ou quelque chose de semblable lançait des éclats argentés.
Sur le fond noir de la tête de l'oiseau, c'était un large trait d'argent, qui curieusement  se mouvait en arc de cercle, une fois vers le haut, revenait vers le bas et ainsi de suite, s'inversant  dans un rythme saccadé, frénétique.
Le poisson se défendait, se contorsionnait désespérement, tentant de se dégager du terrible bec. Le cormoran impassible savourait sa victoire fièrement. Il était depuis peu devenu le roi sur ce petit lac et arborait une superbe moustache argentée qui se redressait et retombait à volonté.
 
Absorbé par la scène, je n'avais pas fait attention à mon chien et tournant la tête je le vis pas très loin de moi occupé à inspecter minutieusement des touffes de roseaux pas très éloignées, son jeu consistant à faire sauter les grenouilles dans l'eau.
Le cormoran ne l'intéressait pas, peut être en raison de son immobilité. C'était pourtant un jeune braque de chasse, mais qui n'avait jamais chassé,  par peur des coups de feu, son ancien maitre l'ayant traumatisé lors de ses premières sorties. Seule la course après les canards lui plaisait bien.

Je regardais à nouveau dans la direction du cormoran et je le vis plonger et disparaitre sous l'eau. Pendant plusieurs minutes je scrutais la zone dans l'espoir de le voir réapparaitre.  Je ne le revoyais pas.

De retour chez moi, je pensais à cette scène. Elle m'avait profondément émue. Le cormoran était si impassible, si professionnel et si sûr de lui dans son art de la pêche. Ce poisson pris dans l'étau de  son bec qui lançait des éclairs, lui faisant comme une moustache, se débattant de haut en bas, la lumière si particulière qui régnait au lac et sur l'eau, tous ces éléments constituaient un bel évènement et me motivaient pour écrire un haïku.

J'écrivais le premier essai.

Quel éclair d'argent !
ce cormoran sorti de l'eau -
poisson dans le bec

c'était  déclamatoire  (quel éclair d'argent !...)
trop descriptif, ( les deux vers suivants),  peu original.
La césure, le "kireji " n'était pas ou peu marquée

j' essayais avec "éclair argenté " , "noir cormoran sort de l'eau " et " moustache d'argent"
ce dernier vers de " moustache d'argent" me plaisait mieux et je m'arrêtais là, sans avoir réussi à traduire par un bon haïku l'émotion ressentie et la scène aperçue furtivement sur le lac.

Plus tard, je me posais soudainement cette question - Mais qu'est ce qu'il a ce cormoran ?
Une petite voix me chuchota à l'oreille - Il est affamé !
Le mot " affamé" me fit penser à mon chien, un glouton, une force de la nature et je revoyais sa gueule broyant des os, enserrant de lourds bâtons.
" gueule" ! le cormoran avec sa gueule... affamé...
Je tenais mon haïku !

Et je couchais enfin mon haïku, avec lequel je m'endormis paisiblement


Moustache d'argent
ce cormoran affamé -
gardon en gueule



Vers mi - Avril, je réfléchissais à mon haïku du cormoran. 
Rajouter " affamé" comme précédemment, venait trop perturber  cette vision sur ce cormoran en train de pêcher. J'étais trop dans l'émotion et ce n'est pas cela qui était important.

Je ré-écrivais :


Moustache d'argent
le cormoran sort de l'eau -
gardon dans le bec


Cela laissait plus de place à l'imagination, le yûgen étant plus respecté, c'est à dire et comme dans l'esprit zen, l'émotion et le sentiment ressentis devaient être cachés, implicite.
Principes chers à Basho, adepte civil de la philosophie Zen, qui le préconisait dans la forme du haïku.

Ici, les mots de " moustache d'argent, sort de l'eau, gardon dans le bec" venaient élever cet haïku dans l'instant.
C'était simple, précis, court, "wabi ";  déjà pour la simplicité, la scène paisible, l'atmosphere naturel du lac dans cette lumière.

J'avais bien pressé mon morceau "d'or des fous "
Il ne s'effritait pas encore, mais je pensais que j'étais à la limite de la rupture et, tout à coup,  je risquais de ne plus rien avoir du tout dans les mains.
Prudent, je décidais d'en rester là et de passer à une autre histoire de fou, au cas où...




UN BIEN MECHANT BOURDON


           Vers fin avril 2024, avec mon voisin adepte de la permaculture, nous avions ramené une remorque de balles de paille, lui même s'en servant comme paillage et apport organique pour ses plantes et légumes.
J'en avais sauvé une, que je déposais le long de mon vieux mur bordant la petite prairie et j'avais bien l'intention, moi aussi, de pailler un petit bout de terrain, pour y faire plus tard quelques trous destinés à accueillir de bonnes tomates.
 
Toutefois, il n' y avait rien de bien original à cela et j'étais loin de penser en jettant la lourde balle, que je vivrai plus tard un instant d'une telle tendresse et d'une telle intensité.

Et quelques jours plus tard, en milieu de matinée, j'allais au jardin, décidé à répendre cette bonne paille sur l'herbe et aux endroits prévus pour un peu de culture.
Je repérais dans un premier temps les zones où je jetterai une couche de paille, puis me dirigeais vers le mur à quelques mètres de là.
La nuit avait été bien froide et le ciel couvert maintenait une température toujours aussi fraîche.
Arrivé à la balle de paille, les yeux un peu embués par le froid, je recherchais en tâtonnant les grands liens qui maintiennent la paille compressée et qui y sont enfouis.

Tout à coup, mon regard fût attiré par un petit point, gros comme un ongle, noir et un peu jaune-orange, qui semblait incrusté sur la paille.
Je reconnus aussitôt un bourdon de petite taille, immobile, certainement en train de dormir ou au pire, mort.

Je me penchais sur lui, pour mieux constater son état et sentant certainement ma présence, il remua imperceptiblement.
 J'étais rassuré, il n'était pas mort, peut être juste engourdi par le froid. Puis il bougeait encore son petit corps, dans une sorte de balancement et se mit sur le dos et aussitôt commenca à agiter ses petites pattes, lentement, comme si il voulait se défendre en me montrant ses petits crochets , au bout de ses pattes ou tout simplement pour me faire comprendre de le laisser tranquille sur sa bonne paille.

J'étais stupéfait. Sa gestuelle était si belle, si juste, si charmante, que je ressentais un amour immense pour cette petite bête, s'exprimant et se défendant si bien pour garder sa paille et pour le laisser dormir. C'était si vrai et si pur que j'avais l'impression moi même, d'être ce petit bourdon. Je fusionnais dans ce petit corps, avec cet esprit minuscule et je ressentais un bonheur immense.

Subitement,  le petit bourdon , pensant que cela suffisait bien et qu'il avait réussi à effrayer la grosse bête que j'étais, se retourna en une fraction de seconde et s'envola , mais pas très vite en décrivant des zig zag caractéristiques d'un pilote dormant encore à moitié.
Je restais figé sur place. A l'instar de son comportement précédent où il agitait ses pattes, son vol avait un sens si compréhensible.

Je ressentais une tendresse immense pour cette simple petite vie car je la comprenais.
je volais comme lui, j'étais un instant ce petit bourdon.
J'essayais de le suivre du regard. Il accéléra très vite, petit trait noir et fin dans l'espace, celui d'une existence, celle d'un petit bourdon qui aimait bien son lit de paille et qui aurait juste aimé dormir un peu plus.

Un peu plus tard je revenais à la maison et pensais lui dédier un haïku. L'exercice était difficile et comment exprimer les sentiments si forts que j'avais connus, tout en restant dans l'esprit du haïku, quelques mots, trois vers très courts, simples où l'on conserve une certaine distance.

 Je voulais à tout prix immortaliser cette histoire dans un haïku pour lui rendre hommage et ne jamais oublier le bonheur qu'il m'avait donné en un instant.
Et puis, qui sait? dans une autre vie, je serais peut être un petit bourdon, je verrai un jour une grosse tête se pencher gentiment sur moi.

Je tentais vite quelques vers dans la journée, de peur d'oublier.

il dort le bourdon
dérangé dans sa paille
il part en zig zag

bourdon réveillé
sur le dos, pattes dressés
il part en zig zag

Le bourdon dort là
réveillé sur sa paille
il veut me boxer

et d'autres assez banals

Les jours suivants...

Le petit bourdon
au réveil sur sa paille
fait la roulade

c'était amusant, sans plus, suivi d'autres haïkus, pas meilleurs.


Les semaines suivantes, j'avais toujours des difficultés à cerner l'esprit de cet haïku, de lui donner cette force évocatrice et puis je ne sais plus quand ni comment, j'essayais de rester plus simple, revenir dans l'esprit du sabi.

j'écrivais :
Le petit bourdon
réveillé sur sa paille
me fait des signes

Il me plaisait vraiment ce petit bourdon qui me faisait des signes.

Je passais à autre chose et le mauvais temps du printemps, laissait malgré tout passer parfois,  entre deux nuages,  un peu de soleil venant réchauffer la prairie et réveiller les petites bêtes qui s'y cachaient.

J' attendais patiemment d'autres évènements et tel un chasseur à l'affût,  je m'armais de patience...
 
24 mai 2024, tout est calme, je repense à cette balle de paille. J'ai une théorie :
Il avait sans doute une patte, une griffe coincées dans la paille.
 
A propos, j'ai été aujourd'hui chercher mes tomates au marché, les trous sont faits pour la plantation et comme il y a eu un orage terrible j'attends que le sol se soit ré-essuyé.



Le-petit-bourdon


SUITE DU JOURNAL CHAPITRE 2 - L'étrange histoire  des grenouilles du  vieux bassin







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